Psycho : t’es râpé !

Psycho : t’es râpé !

le chat sans psy

Nous cousins belges font à leur tour l’expérience de projets de loi mettant en question -et en danger– le métier de psychothérapeute.

Ce très long article mérite d’être introduit par un petit clin d’oeil d’Yves Coppens : « Ce qui est complexe se dit longuement … Quand on est trop court, on est faux ».

En France, en  2009, sous la houlette de ministre de la santé de l’époque, c’est l’usage du titre de psychothérapeute qui a été réglementé, et de fait réservé aux seuls professionnels issus de la médecine ou de la psychologie clinique.  En ce début d’été 2016,  Mme Maggie De Block, en Belgique,  va encore plus loin et son projet vise à supprimer le métier lui-même, pour faire de la psychothérapie une pratique de soins, un moyen,  une « technique », réservée  aux professionnels d’une santé « evidence based » … médecins et psychologues cliniciens.

Que M. Bernard Accoyer et Mme DeBlock soient tous deux médecins est sans doute une explication de leur vision strictement « techniciste » de la psychothérapie, orientée sur ce qui est mesurable, observable, et « prouvable » …

Les méthodes employées et les objectifs poursuivis par Mme De Block et M. Accoyer en son temps, témoignent de leur appartenance aux référentiels rationaliste, mais aussi absolutiste, et donc d’un fonctionnement prioritaire de la pensée contrôlante, (dualiste, absolutiste, moraliste, manichéenne)  et de la pensée rationalo-scientifique, (réductionniste, linéaire) soucieuse de maîtrise (du résultat ou économique), et qui plus est, limité au champ médical. Le référentiel pluraliste-relativiste, déconstruisant les deux précédents, et laissant sa part à la pensée sensible, leur semble inconnu, à moins qu’ils ne s’y opposent farouchement. De même pour le référentiel systémique et intégratif, en cours d’émergence, supposant d’accéder à la pensée complexe pour  se forger une vision globale et prendre en compte toutes les interactions des dynamiques en présence, et entre tous les référentiels précédents.

Ne disposant  pas des outils et grilles de lecture de la pensée complexe, les gouvernants et technocrates qui portent ce genre de projets resteront impuissants à  faire face aux complexités ambiantes, qui supposeraient d’adopter des méthodes et solutions plus systémiques, tenant compte des complexités subjectives, tant individuelles que sociétales.

En fait, les réalités humaines et sociétales complexes  n’ont probablement que peu de place dans leurs orientations, liées à une pensée réductionniste et  des principes immuables, et non à un ajustement au réel, toujours évolutif et systémique : J’en veux pour preuve  la  considération accordée à la consultation des professionnels de ces questions !

L’illusion de maitrise que donne la réduction du cadre d’exercice  et le contrôle des pratiques leur tient dès lors de projet politique, ou pire,  de ligne sur leur palmarès, à vocation électorale !

Leurs orientations peuvent être aussi, si une once d’interrogation plus retorse s’insère dans le jugement, une piste pour remonter à « qui profite le crime » …  Car, derrière des arguments prétendant à une rigueur  scientifique, ou à protéger les usagers en cherchant à éradiquer le charlatanisme,  ce sont évidemment des enjeux économiques et politiques qui président à ce qui s’apparente à une chasse aux sorcières moderne.

Souci de limiter les éventuels remboursements de soins « psychiques » aux pathologies avérées, ou d’en réserver le bénéfice à une caste de « bien-sachant » ou « bien-pensants » , ou souci de contrôler les pratiques au sein des cabinets, et, par capillarité, au sein des psychés ?

Maintien de l’humain dans sa condition d’objet, où ouverture progressive à sa responsabilité de sujet ? Et si le débat essentiel était à cet endroit  : Entre une vision de la santé et du soin qui regarde les choses sous l’angle de la maladie, ou  une vision sous l’angle de l’humain en souffrance, ou simplement en besoin de meilleurs équilibres psycho-corporels .

Garantir une efficacité du « soin », et une compétence du soignant, sur la base de critères « objectivables »  : L’intention est louable, mais les conséquences problématiques,  si on n’a pas à l’esprit les composantes subjectives de ce sujet complexe !

Mais au fait, de quoi parle t’on quand on parle de psychothérapie ?

Jusqu’ici, parmi mes éminents collègues, je n’ai pas entendu ou lu l’idée que « psychothérapeute » ne signifie pas « SOIN DE LA PSYCHE », mais « SOIN AVEC LA PSYCHE » …

Le kinésithérapeute ne soigne pas le mouvement, mais AVEC le mouvement; le phytothérapeute ne soigne pas les plantes, mais AVEC les plantes; l’ergothérapeute ne soigne pas le travail, mais AVEC le travail » … et ainsi de suite …

Ce petit détail de sémantique pourrait, s’il était pris en compte, fournir un argument majeur en faveur des psychothérapeutes formés aux sciences humaines et ayant un parcours de travail sur eux-mêmes et leurs propres univers intérieurs : C’est qu’il s’agit d’utiliser la psyché comme un instrument du soin, pas comme son objet. 

Cela implique donc d’avoir recours aux fonctions psychiques (du client-patient , activées par celles du thérapeute dans la relation qu’il instaure) : Or un certain nombre de ces fonctions sont de l’ordre du subjectif : les affects, les représentations, le sens, les valeurs,  l’image ou l’estime de soi, l’intuition, le rêve , la conscience, les intentions   …  et j’en passe !

En considérant que la psyché est l’objet de la psychothérapie, plutôt que l’instrument qu’elle utilise pour soigner, c’est l’ensemble de ces subjectivités qu’on risque de vouloir aborder de manière « objectivable » : Cela étant bien entendu impossible, de par la nature même des subjectivités, il faudrait alors faire l’effort d’en comprendre les ressorts, et d’adopter des politiques autrement plus globales.  Les moyens, l’envie, et les compétences manquant, la solution adoptée est alors de solidifier le mur qui sépare les domaines de l’objectivable de ceux du subjectif, plutôt que de l’abattre.

Se refermer sur les frontières qui sont les nôtres, et rejeter ce qui nous est étranger et différent,  est une réponse somme toute assez « à la mode »  en cette période de crises et d’incertitudes : L’ouverture demande plus d’efforts, de conscience, connaissance et dialogue,  que la fermeture et le contrôle !

Et c’est bien dans ce travers que tombent les tenants d’une psychothérapie qui ne serait qu’un acte « technico-médical », « evidence based ».

A minima, une connaissance  de l’existence des quatre quadrants proposés par l’approche intégrale leur serait un bagage utile pour ouvrir au moins le champ de leur vision : Ken Wilber, à travers une matrice à quatre entrées,  distingue ainsi les quatre angles sous lesquels il est possibles d’aborder toute réalité, et positionne chaque science, discipline, approche, à l’intérieur d’un de ces quadrants.

D’un côté ce qui est de l’ordre de l’objectivable, (observable, mesurable depuis l’extérieur : le « CELA » et le « CEUX-LA »), et de l’autre ce qui est du subjectif (accessibles à la conscience et à la « mesure » uniquement par la parole et le dialogue : le « JE » et le NOUS »).

Là où les tenants de sciences dites « exactes » se fondent sur les quadrants du « cela », pour déterminer ce qui est « evidence based », les chercheurs en sciences humaines doivent nécessairement se pencher sur les quadrants du « Je » et du « Nous » …  En ces registres, le « experience based » est de rigueur ! Cette frontière délimitait les territoires des uns et des autres  depuis bien longtemps, et c’est celle qui rendait le dialogue compliqué. Mais les temps ont changé, et on voit poindre des ponts entre les disciplines et les domaines de recherche : L’inter-disciplinaire  devient une nécessité pour appréhender les phénomènes complexes. Dans un monde ou tout est en interaction, toute recherche ou approche, toute orientation ou choix, ne prenant en compte qu’un quadrant ou un côté de la matrice se condamnent à ne pouvoir répondre à la complexité du sujet, et contribueront inévitablement à des déséquilibres futurs.

Si, pour le malheur de la psychothérapie, un certain nombre de ses praticiens ont pu négliger les avancées des quadrants du ‘Cela » (les avancées des sciences exactes, et de leurs protocoles),  il semble que M. Accoyer et Mme De Block  n’aient que peu appréhendé les compétences, connaissances, et approches des quadrants du « JE » et du « NOUS » :  Sans doute limités en matière de sciences humaines à une vision « grand public » de ces domaines de recherche et d’intervention, les ministres psychothérapeutophobes tombent dans le piège de l’ego du « j’ai raison » (et l’autre à tort) , ombre de la fonction psychique de la  pensée  (qu’elle soit controlante, rationnelle, ou sensible).

Habitués à croire qu’un cadre réglementaire  et que des procédures de contrôle suffiront à « prévenir les débordements » des subjectivités, ou à estimer qu’on peut en soigner les maux à coup de molécules, de « technique » , de protocole, ceux qui n’ont de références que les quadrants du « cela » tombent dans le piège de ne voir dans le soin de l’humain que dans son côté « mécanique » , que l »on doit donc comprendre,  maîtriser, et contrôler  : C’est la conséquence ultime d’une approche réductionniste et mécaniciste.

Le fond du problème est de plusieurs natures :

I/: Des enjeux économiques :  

Avant tout, mais en filigrane, – du moins en Belgique, car ce n’était pas le cas en France – la question du remboursement, et des enjeux économiques pour tous les acteurs ! (dont l’un ou l’autre lobby d’arrière plan).  La largeur du champ conférée au mot « psychothérapeute » et la représentation qu’on en a va en effet déterminer l’ampleur de l’enjeu :

Soignant:  Sa prestation peut entrer dans les prestations susceptibles d’être prises en charge par les systèmes de protection sociale. Mais il devient légitime d’en contrôler les pratiques, et tentant, soit de chercher à limiter les dépenses prises en charge par la collectivité, soit de chercher à ce qu’elles tombent dans des « poches amies ».

Mais il est difficile de distinguer clairement où se trouve la frontière entre ce qui est du soin de « pathologies avérées », de l’ordre des systèmes de santé curatifs, et ce qui est de l’équilibre psycho-physiologique, à caractère préventif, ou de développement personnel, pour lequel le psychothérapeute se fait plutôt « accompagnant ».

II/: Une vision de la santé :

Derrière la volonté manifeste de ne voir comme psychothérapeutes que des « soignants » , issus de formations médicales ou de psychologie clinique, et de limiter la psychothérapie à un acte technique leur appartenant, c’est aussi une vision étriquée de la santé, et du « soin »  qui est en jeu;  et au delà, une conception de l’humain et de l’équilibre des forces et dynamiques qui le meuvent.

La santé, selon la définition de l’OMS, « est un état de complet bien-être physique, mental et social, qui ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ») : Si on se réfère à cette définition, être « thérapeute », c’est donc soigner en visant cet état de bien être physique, mental et social …  Être « psychothérapeute, c’est donc utiliser la psyché à cet effet : Et c’est donc pouvoir aussi exercer son art dans le champ du social, et pas seulement du médical, et pas seulement dans le cas d’une « maladie » !

Limiter la psychothérapie à un acte de santé exclusivement mentale, réservé à la « techno-médecine », c’est donc se baser sur une conception de la santé réductrice au regard de la définition de l’OMS, et  aussi sur une représentation erronée du sens du mot « psychothérapie » !

C’est, par corollaire, opter pour des méthodes réductionnistes, négligeant le côté systémique et la complexité des interactions psycho-socio-corporelles qui conduisent, non seulement à la perte de cet état de bien-être, mais aussi, la preuve en est faite, à la maladie.

En limitant la psychothérapie  au champ de la psychopathologie, et à la santé mentale, on néglige sa possible fonction contributrice à la santé globale, de par un rééquilibrage des « petits soucis psychologiques du quotidien » qui contribue à prévenir la maladie.

III/: Un enjeu de société :

Renvoyer dans les cordes les psychothérapeutes issus d’un cursus plutôt axé sciences humaines et sociales,  c’est se priver d’une approche d’accompagnement individuel contributrice aux équilibres sociaux :

Or, les crises actuelles nous confrontent à un palier difficile à  franchir : Les oppositions stériles et de plus en plus violentes entre les diverses forces et dynamiques inconscientes, en nous et autour de nous,  ne pourront être dépassées que si on prend conscience de leur mécanismes, et qu’on dispose des clefs pour les décoder. C’est pourquoi le psychothérapeute est potentiellement un   acteur important dans le champ du social, et celui de l’éducation (comme accompagnant, superviseur, formateur aux aspects des fonctionnements psychiques, …)

IV/: Un enjeu de formation

En faisant de la psychothérapie un acte technique, on passe à côté du fait qu’il est démontré que la relation entre le soignant et le soigné est largement opérante, parfois plus que la technique employée, et que donc la « compétence relationnelle » compte autant que la compétence « technique ». Faire de l’humain et de sa psyché  l’objet –du soin, du diagnostic – c’est risquer de faire du thérapeute un technicien du soin, alors qu’il est essentiellement un spécialiste de la relation thérapeutique.

La psychothérapie n’étant pas vue comme un travail qui mobilise, à travers leur relation, à la fois la psyché du patient, et celle du thérapeute, dans leurs subjectivités respectives, et la conscience qu’il en auraient ,  point n’est alors besoin pour le thérapeute d’un parcours de thérapie personnelle : Des connaissances en psychopathologie, et la capacité à appliquer des  techniques et protocoles seront suffisantes.

Alors, en matière de soins AVEC l’âme,  quelle doit être la compétence du thérapeute ? Comment soigner AVEC la psyché  (l’âme, l’Esprit )?

Les réponses à cette question  opposent depuis des lustres les divers courants de la psychologie et les psychothérapies qui en sont issues : Comportementalistes, humanistes, psychanalystes, et quelques autres … Après tout, supprimer le métier de psychothérapeute, réduire la psychothérapie à un outil technique de la santé mentale, dont on réserve l’usage  à la techno-médecine est une façon de mettre fin à ces querelles de clochers!

Ne pouvant plus se nommer psychothérapeutes, les praticiens concernés pourront toujours utiliser le nom de l’approche à laquelle il sont formés  : Psychanalyste, Gestalt-thérapeute, Analyste transactionnel , thérapeute familial,  … etc  …   Sauf que sur le terrain, nombre de praticiens ont plus d’une corde à leur arc et se sont formés à plusieurs approches, pour pratiquer   … la psychothérapie !

V/: Un enjeu politique, et de développement individuel et social

En limitant sa conception de la santé à ce qui est « evidence based » , on garde l’illusion d’une maîtrise technique, et la possibilité d’un contrôle, puisqu’on se réfère à des éléments mesurables et objectivables. Pensant garantir ainsi la qualité en rendant le cadre plus strict et en multipliant les limitations, on pose en fait les bases d’une hypertrophie progressive  des contrôles sous diverses formes : Ishak Adizès, spécialiste du changement dans les organisations, montre comment cette hypertrophie, telle un « cancer des organisations » finit par  atrophier les énergies de progrès, et asphyxier le vivant … Le « trop de pression » des systèmes sur les individus conduit inévitablement à deux issues : La  multiplication des dépressions,  puis celle des « sur-pressions » donnant lieu aux passages à l’acte violents.

En faisant de la psychothérapie un acte de soin,  limité à la santé mentale,  prise en charge par le milieu médical on néglige toutes les recherches et avancées des sciences humaines qui s’accordent sur l’intérêt de rendre le « client-patient » sujet, et acteur, en conscience,  de sa  santé, de ses équilibres de vie, de son existence …

Ceux qui fondent leur leur jugement sur l’usage de la pensée  « controlante »,  (mère des siècles d’absolutisme de l’époque classique) ,  et de la pensée la rationalo-scientifique », (mère des lumières et de l’époque moderne ) sans avoir développé les « outils psychiques »  (connaissances, conscience, expérience)  suffisants pour intégrer et comprendre les ressorts de la « pensée sensible » (mère de l’époque post-moderne, porteuse des aspects émotionnels et relationnels)  sont déstabilisés par les modalités de pensée pluraliste -relativiste : Le côté non cadrable et non maîtrisable, et déconstructeur ne peut que les effrayer !

Dans l’échelle  des stades de développement de Robert Kegan, on les placerait au troisième stade –« socialisé et conformiste »- , avec encore un pied dans le second -egocentrique » – puisque l’autre n’a même pas droit au chapitre ! 

Pour ces tenants de la pensée controlante et de la pensée rationalo-scientifique, visant à contrôler et maitriser, les tenants de la « pensée sensible » (dont une majorité de psychothérapeutes), dont le but est d’ouvrir, et de libérer, ne peuvent être vus que comme dangereux, subversifs, voire « charlatans » :

La découverte par les premiers, et la compréhension que le développement sain de l’humain ne s’arrête pas au stade « socialisé et conformiste » ne les rassurera évidemment pas : En effet, le stade suivant – le quatrième, -nommé  « autonome » – est celui que la pensée sensible permet d’atteindre, et conduit à ce que l’individu s’empare de sa responsabilité de sujet pensant et agissant, plutôt que rester soumis aux us et règles de son environnement ! Les « psychothérapeutes relationnels », et plus globalement ceux du courant humaniste de la psychologie se situent généralement à ce stade : On voit bien pourquoi le psychothérapeute de stade « autonome » peut être vu comme un grave danger … et on voit bien pour qui !

Quant aux encore trop rares tenants d’une conscience plus globale, systémique, et intégrative, qui pourraient apporter leurs éclairages aux précédents, en leur fournissant les outils et moyens  de la pensée complexe, ils sont perdants d’avance de par la demande implicite d’un « Faites simple, et court »… Pourtant ceux-là sont au stade ultime –« intégral » – atteint quand on acquiert une vision systémique, une conscience holistique, des connaissances interdisciplinaires, intégrant l’ensemble des dimensions humaines et des sciences tant exactes qu’humaines, et des pratiques les synthétisant en une transdisciplinarité efficiente et structurée.

Ce stade est donc à l’horizon de nos ministres aussi lointain que la Paouasie l’est pour le nageur s’élançant de la plage d’Ostende !

Malheureusement,  parce que la plupart des psychothérapeutes sont au stade  autonome, défendant leurs pratiques plus souvent avec leur sensibilité et leurs valeurs humanistes (du « JE » et du « NOUS ») plutôt qu’avec des argumentaires scientifiques de type « CELA », le dialogue s’avèrera impossible tant que les représentations, la connaissance et la conscience mutuelles des fonctionnements des autres registres n’évolueront pas … (et tant que les questions économiques d’arrière plan resteront inavouées).

Entre les « j’ai raison »  des uns et des autres (car le monde des psychothérapeutes, bien que « relationnels » , n’est pas toujours exempt de ce bug de l’ego) le dialogue est délicat voire impossible, chacun campant sur ses positions.

Faute d’un travail intra-personnel et inter-personnel,  qui dépasse les connaissances « objectives » pour toucher à l’expérience sensible et consciente, les tenants d’une approche technico-médicale, ne peuvent interpréter ce qui touche aux domaines subjectifs que comme appartenant à un « moteur » (une fonction psychique) précédent, jugé comme irrationnel, ce qui permet d’en rejeter l’étude : Celui de la vision , (horama en grec), touchant à l’imaginal :  D’où l’utilisation fréquente du vocable « charlatans » , visant à déconsidérer ceux qui ne serait pas issus du sérail prétendument scientifique.

En amalgamant pensée sensible et vision imaginale, on rapproche ce qui touche au subjectif de ce qui touche à l’irrationnel, ce qui permet de discréditer les deux registres en les mettant « dans le même sac ».  C’est ignorer que la pensée sensible, et l’approche du « soin » des phénomènes subjectifs, puissent être sous-tendues par une rationalité scientifique, une rigueur intellectuelle, et un cadre éthique et déontologique.

Et après tout, même l’irrationnel fait partie des phénomènes psychiques qu’un professionnel de la psyché doit pouvoir aborder avec professionnalisme, et donc en conscience et en connaissance !  Et si certains psychothérapeutes ou accompagnants s’aventurent parfois en ces domaines sulfureux, cela suffit-il à en faire des charlatans ?   Le débat mériterait d’être ouvert, et solidement argumenté : L’irrationnel débattu rationnellement … Qui s’y colle ?

VI/: Un enjeu d’Interdisciplinarité :

La médecine moderne découvre peu à peu qu’elle peut tirer avantage de certaines pratiques qu’elle rejetait jusqu’ici : Côté soins du corps, les hôpitaux de certains pays commencent à faire appel sans honte à des guérisseurs traditionnels et autres « coupeurs de feu » : De même le yoga, la sophrologie, la méditation, font leur entrée dans certains espaces de soins médicaux … Faute de comprendre les mécanismes scientifiquement, certains médecins acceptent de constater l’efficacité pragmatique de ces pratiques.

Ceux-là ont atteint ce stade où la conscience de la réalité expérimentée, même inexpliquée, passe avant le maintien à tout prix du principe sacro-saint, qu’il soit une défense de la rationalité scientifique, ou d’une règle ou d’un protocole imposés.

Il se trouve que les démarches en sciences humaines ont permis d’éclairer, et  largement dépassé ce stade de la vision fantasmatique, et que les psychothérapîes qui en sont issues ont des arguments au moins aussi solides à faire valoir que les approches énergétqiues ou psycho-corporelles citées ci-dessus  : Elles ont cherché à aborder les mondes des subjectivités en construisant leurs outils et protocoles nécessairement différents des sciences exactes, et proposé des grilles de lecture dont certaines se sont avérées justes et d’autres moins  … Et comme pour les sciences exactes, d’avancée en avancée, on constate l’obsolescence de certaines théories et de certains concepts qu’on pensait immuables …

En matière de subjectivités, il est illusoire de penser qu’on peut se faire pur technicien : il y aura nécessairement une place pour l’émotion, l’intuition, l’ajustement à l’instant présent ..  (Comme en médecine d’ailleurs !) Penser le soin psychothérapeutique exclusivement comme une technique, issu d’une science, c’est oublier qu’il s’agit aussi d’un art, issu de perceptions.

« Le vrai, le bon, le beau, l’unité » : Les voies classiques de la sagesse  sont au nombre de quatre :  Mme de Block, prétendant au « vrai » , et à dire ce qui est « bon » et ce qui ne l’est pas, en matière de psychothérapie,  s’éloigne du  « beau », et de l’unité …  et elle marche à contre courant de ce qui fait la santé !

Les tenants des pensées contrôlante (le « bon ») ou technique (le vrai) n’ont que de faibles notions des évolutions de la recherche en sciences humaines, et des pratiques cliniques qui y sont liées. Ils courent donc le risque de considérer que leurs protocoles et principes sont les seuls cadres valables, propre à garantir ce qu’ils croient être la rigueur scientifique et l’efficacité clinique.

Cette ignorance  des complexités subjectives et de ce qui touche à leur accompagnement est elle liée à de la bêtise, à une volonté de marquer son passage aux affaires par l’exercice d’un pouvoir egocentrique, ou à celle de brosser l’opinion publique ou quelque lobby dans le sens du poil ?

C’est précisément en raison des effets pervers des modes de la pensée controlante (moraliste) ou « rationalo-scientifique » que les aspects subjectifs reprennent leur droit, tant sur le terrain individuel et sociétal : Spirale des violences, des dépressions, des burn out …    Est-ce vraiment le moment de diviser les efforts et de se priver des compétences et expériences de spécialistes de la psyché, de quelque univers qu’ils viennent ?

M. Accoyer et Mme Deblock, faisant fi du souci de rigueur intellectuelle, et de cohérence rationnelle des chercheurs et praticiens en sciences humaines depuis quelques décennies, et négligeant également les apports des spécialistes de la pensée complexe et systémique, ne font ainsi preuve que de leur obscurantisme, alors qu’ils se pensent chantres de la modernité scientifique.

Disons-le, le charlatan est au scientifique ce que l’obscurantiste scientiste est au chercheur honnête et progressiste ! Et conseillons leur notamment la lecture d’Edgar Morin, ou celle du manifeste de la transdisciplinarité de Basarab Nicolescu.

Sortir des oppositions stériles pour sortir des pathologies du système

A long terme, la solution ne peut pas être dans l’exacerbation d’un dualisme « pour ou contre » , qui ne peut conduire qu’à des formes régressives et à la « victoire du plus puissant » (et je doute fort que ce seront les psychothérapeutes) , mais elle se trouve dans la prise de conscience progressive des lois des « complexités subjectives » du vivant … Et ces complexités subjectives ne sont pas du domaine médical, mais des sciences humaines, et de celles de la complexité  !

Pour cette raison, nombre de « psychothérapeutes » gagneraient en clarté de positionnement à s’intituler « philothérapeutes », ou « sophiathérapeutes » , mais cela les sortirait du système de « soins », et des possibilités de prise en charge financière de leur prestation : Je doute que le « grand public » les suive !

C’est d’ailleurs cet isolement, voire cette disparition, que visent les « chasseurs de sorcières et d’hérétiques », d’aujourd’hui comme d’hier !

Si les psychothérapeutes visés  sont ceux issus de formations orientées sciences humaines plutôt que sciences médicales, c’est évidemment qu’ils sont tournés vers l’accompagnement des subjectivités, et agissant nécessairement, à travers leurs pratiques,  sur l’ouverture des consciences à d’autres réalités que matérielles et objectives:  Ils sont donc potentiellement de dangereux subversifs.

Porteur des germes d’une autre vision de l’humain, et du monde, et donc de son organisation, et de ses priorités; développant la prise de conscience des aspects fortement pathogènes des fonctionnements actuels, ils représentent, à long terme, un danger certain pour la pérennité du système (et de ceux qui en tirent les ficelles et les bénéfices).

Mais, derrière les méthodes employées pour les asphyxier par les politiques et technocrates, et par les médias qui se font le relais pervers de leurs basses oeuvres,  on voit que la pathologie des systèmes de gouvernance –et des gouvernants-  ne fait plus aucun doute, ainsi que leur résistance inconsciente à se « soigner » eux mêmes !

Le comble étant qu’ils prétendent nous garantir la qualité des soins, en éliminant  de fait ceux qui portent le lourd fardeau d’accompagner les conséquences des dysfonctionnements  !

Inconscience , ou  volonté politique consciente d’éradication d’une certaine vision du monde et de l’humain ?  Cette seconde hypothèse, je le déplore, n’est plus à considérer comme impossible …  Mon propos n’est pas d’aborder ces aspects, car, dans l’hypothèse ou les porteurs de ce type de projets de régulation du métier de psychothérapeute ( et de formateur , comme c’est le cas en France depuis la réforme de 2015 ) ne seraient que les portefaix -conscients ou non- d’autres forces plus puissantes qu’eux, mais plus discrètes, et donc bien plus perverses, ni le dialogue, ni l’intelligence, ni l’appel aux valeurs, ni même un regard scientifique plus large (intégrant sciences humaines et science exactes au lieu de les opposer) ne seront dans ce cas suffisants pour défendre les tenants d’un humanisme nouveau.

Les pouvoirs technocratiques, « éconocratiques », « sciencocratiques » incarnent « la violence de l’araignée », qui tisse sa toile pour engluer sa proie, l’immobiliser , et la dévorer vivante… Souhaitant contrôler les excès des forces débordantes du vivant (pulsion, émotion, sensibilités « profondes » ou « de surface »… spécialités des psychothérapeutes) , ils sont eux-mêmes dans l’excès des forces de contrôle et de maîtrise qui les poussent.

Sénèque disait déjà à Marc-Aurèle « Eduque les , sinon, supporte les » : Il semble que la sagesse n’ait encore jamais gagné son combat contre la bêtise, l’ignorance, le refus de savoir, et la volonté de pouvoir … mais gardons espoir et courage : elle avance malgré tout !

De même que les militants écolo des années quatre vingt ont fini par faire bouger les lignes, et intégrer petit à petit des préoccupations environnementales dans les milieux technocratiques, il nous faut semer les graines d’un nouvel humanisme : Non plus celui des religions moralistes, celui des lumières rationnelles et scientifiques , ou celui d’un romantisme émotionnel, qui s’opposent entre eux, mais celui qui réunit toutes les « forces du vivant » en une unité porteuse d’équilibres, que je nomme « intégral ».

Ce mouvement est d’ailleurs déjà en émergence, alors , autre clin d’oeil pour conclure : « Ne t’attaque pas au système , démode le ! » (Bernard Werber)

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