Lumières à l’Horizon …

Lumières à l’Horizon …

Comme promis il y a quelques jours, voici la suite de mon article de 2016 : cette fois, nous entamons les premiers pas vers la possibilité de nouvelles lumières. Certes le langage de ce texte apparaîtra abstrait: mais il suffit d’en appliquer les analyses à la situation engendrée par la crise sanitaire du coronavirus pour en comprendre toute la justesse …

 » Obscurité ou ombre ?

Après tout, histoire de laisser une place à une note optimiste, les temps que nous vivons sont-ils  vraiment si obscurs ?

À bien y regarder,  jamais la science, l’économie, la technologie n’ont ouvert autant de possibilités qu’à notre époque : de plaisirs, de connaissances, de communication, de perspectives de développement, de déplacement géographique, d’élargissement culturel, et d’évolution de vie …   Ce ne sont pas les voies qui manquent, mais c’est le sens qui fait défaut ! (Et les moyens économiques souvent !)

Un adage rappelle à qui l’aurait oublié que « c’est la lumière qui crée l’ombre, pas l’inverse ». Ainsi, j’ai l’optimisme de croire que  les temps sont plutôt lumineux … Mais la lucidité de voir que c’est ce que les individus et les sociétés font de ces perspectives qui les obscurcit !

Ce qui conduit à changer quelque peu l’orientation du regard et de la réflexion : la question n’est plus celle de temps obscurs, mais « comment donc, et pourquoi,  à l’ère de toutes ces formidables et lumineuses ouvertures vers un autre demain, en arrive t’on à un monde pour le moins chaotique ? » et surtout « quelles seraient les pistes pour retrouver le sens ? »

Les symptômes sont connus et visibles : l’actualité en fourmille !

Si les causes socio-politico-économiques sont évidemment à l’œuvre, c’est à leurs effets psychologiques que nous nous intéresserons ici, car ces effets se font à leur tour causes des réponses apportées, et du chaos qui en résulte.

  • Frustrations de certains qui sont exclus des possibilités de la consommation (minimale ou à outrance) ;
  • Réactions d’opposition à des valeurs purement matérialistes ;
  • Confrontation entre modèles politiques ou de systèmes de valeurs : « anciens contre modernes » ;
  • Priorisation d’une identité communautaire et repli, plutôt que d’une appartenance nationale et union ;
  • Identification à un modèle, à un chef, à un idéal religieux …
  • Volonté de quelques uns de s’assurer un pouvoir et une domination sur le plus grand nombre ;
  • Spirale des violences et des vengeances ;
  • … et quelques autres : résignation dépressive, dérivation obsessionnelle, passage à l’acte paranoïaque ou délirant,  hystérisation de la réponse, …  Toute la gamme des troubles de la personnalité ou des pathologies peut y passer !

Une difficulté, et non des moindres, pour faire face à cette obscurité qui semble s’épaissir,  est que toutes les causes, tous les symptômes, et tous les mécanismes, individuels et collectifs, forment une nébuleuse dont chacun a une représentation juste, mais parcellaire, qui ne s’insère pas dans une vision d’ensemble cohérente.

Une seconde difficulté est que les avancées de chaque domaine conduisent à une hyper-spécialisation (de la connaissance, et dans l’action) qui rend chaque spécialiste très pointu dans la compréhension de la partie qui est la sienne, mais qui finit par nuire à une vision cohérente et structurée de l’ensemble : les avantages de l’approfondissement se perdent dans les inconvénients de la dispersion !

De la dispersion au chaos :

Le chaos de l’époque est dû à la dispersion naturelle de la multiplicité des registres, dimensions, fonctions psychiques, besoins …  et aux amalgames et confusions qui résultent d’un déficit de vision structurée de ces mécaniques multiples et de leurs interactions : aucun cadre, moral, intellectuel, philosophique n’est plus suffisant pour contenir les « produits des  forces dispersées ».

Le « vivre ensemble » au sein de nos sociétés est ainsi un enjeu en miroir de la nécessité de faire cohabiter de manière mieux équilibrée, en chacun de nous et en nos collectifs,  les différentes valeurs, représentations, dimensions, registres, « forces du Vivant » (chez les humains : les fonctions psychiques, les mécanismes de l’ego, et « la mécanique des ombres » …) …  :  confusions et amalgames, frontières floues  ou séparations infranchissables, oppositions stériles entre ces composantes. Voilà les véritables sources des sombres comportements qui font les temps obscurs. 

Sans conscience et sans connaissance de leurs mécanismes, des lois de leurs fonctionnements et des lois de leurs équilibres, ces composantes s’opposent et se séparent plus qu’elles ne se complémentent. Ou bien elles s’amalgament et se confondent plutôt qu’elles ne coopèrent, alors que ce serait leur vocation première et leur destination naturelle de fonctionner en harmonie et en équilibre …

Une crise qui conduirait au chaos total offrirait la possibilité d’un « grand retournement », qui marquerait plus qu’un changement de paradigme : un changement de palier, le passage de la logique de dispersion à la logique d’unification …

Structuration de la connaissance, et ouverture de la « conscience expérientielle», voilà deux clefs majeures pour commencer à tisser ensemble ce qui a grandi de manière séparée.

(Pour les non avertis, précisons que la conscience expérientielle se situe au-delà du mental intellectif  (« l’intelligence ») et de la « fluidité émotionnelle », fonctions jusqu’ici vedettes principales des sciences de la psyché).

L’ensemble des « forces du vivant » visent chacune séparément leur propre expansion, et ainsi, les dimensions et registres qui font nos sociétés et meuvent les Êtres humains  poursuivent leur développement dans le sens qui est le leur :   dispersions et divergences en sont  les conséquences …

Le jeu de ces dimensions et registres entre eux constitue une myriade d’engrenages entremêlés, dont la complexité ne peut qu’échapper à une analyse trop rapide.  Comme pour tout système complexe, il convient d’en avoir une vision globale, holistique (le « Tout ») et systémique (les interactions entre les parties) pour prétendre contribuer à le réparer !

Vers de nouvelles modalités de pensée : une vision complexe, mais des cartes simplifiées !

Or, l’époque, bien que cela évolue, est encore à la prédominance de la recherche réductionniste et disciplinaire, (les parties séparées)  et commence seulement à envisager à la juxtaposition multi et pluridisciplinaire.

L’interdisciplinarité, nécessaire à modéliser le complexe, et inventer un autre « vivre ensemble », en est à ses balbutiements. Quant à la transdisciplinarité, qui verrait émerger un corpus parfaitement intégratif, bien qu’appelée de ses vœux dès 1991 par un Basarap Nicolescu et quelques scientifiques de haute volée,  elle reste l’apanage de quelques initiés à la pensée complexe, très marginalisés.

C’est évidemment dans cette voie de l‘apprentissage de la pensée complexe, de ses méthodes et outils que se situent les moyens de penser les temps obscurs. Mais cela suppose avant tout une révolution paradigmatique dans les cerveaux :

1- Tout d’abord, passer d’un mode de pensée mono-valant (« du moule »), qu’il soit celui de la pensée cadrante et morale, celui de la pensée rationnelle, ou celui de la pensée sensible,  à un modèle ouvrant et poly-valant (« du jardin ») qui les intègre toutes, n’est pas si facile :

Cela suppose la transformation radicale d’une douzaine de modalités de pensée et d’agir, en d’autres qui ne sont encore que peu utilisées dans les cursus de formation scolaire et universitaire. Seules les nécessités complexes des réalités obligent ceux qui s’y confrontent au quotidien à expérimenter et développer ces nouveaux modes.

Entre autres, et c’est ce qui sépare divers courants des sciences et approches de la psyché, il s’agit de passer d’une analyse séparative  à une analyse systémique ; d’un regard causaliste à un regard phénoménologique ;  d’une action sur les structures à une action sur les processus ; d’un souci de connaissance objective, visant la maîtrise, au décodage et à l’accueil des subjectivités et de leurs incertitudes … (recouvrant pour partie ce que les adeptes de philosophies orientales qualifieraient de « lâcher-prise »).

2 – Ensuite, une compréhension des structures, et des automatismes sains ou pathologiques qu’elles génèrent, n’est pas suffisante pour rendre compte des fonctionnalités de ces automatismes, et donc de ce qui va expliquer les interactions et les processus entre les composantes de ces structures.

Si l’histoire de la construction psychologique d’un individu est évidemment explicative de sa structure (ou de son a-structuration ) et de ses éventuelles difficultés ou pathologies, une compréhension  des mécanismes de ses besoins et freins à l’œuvre dans le présent est tout aussi précieuse et utile, et peut-être plus immédiatement opérationnelle.

Pour le dire métaphoriquement, un mode d’emploi clair est plus utile à l’usager d’un quelconque appareil un peu sophistiqué qu’une notice technique détaillant la composition des pièces ! (Même si celle –ci peut s’avérer aidante).

Cet apprentissage de nouvelles modalités de penser, d’agir, d’être en relation avec son environnement (social, humain, naturel, technologique …) se fait bien sûr parallèlement avec une nouvelle répartition de l’utilisation des diverses fonctions psychiques  (raison, émotion, intuition, sensations, conscience)  et des « forces du vivant » qui meuvent l’être humain moderne :

D’où la nécessité d’en avoir une représentation susceptible d’apporter des repères tout au long du « chemin de croissance » : une cartographie claire et structurante de nos fonctionnements à divers niveaux, rendant compte de leur complexité, mais suffisamment simple à utiliser, et opérationnelle au quotidien ; la connaissance  venant ici offrir à la conscience la largeur et la pertinence de ce qu’elle va percevoir, soutenir l’intelligence dans ce qu’elle va interpréter et décider, et nourrir l’émotion dans ce qu’elle va donner à ressentir.

Qui doit penser ? Et comment ?

Autre enjeu majeur, « penser les temps obscurs » ne peut et ne doit être réservé à une élite de penseurs, intellectuels ou scientifiques spécialistes de leur domaine.  De même que c’est tout un chacun qui peut devenir le jouet de sa pathologie, ou de manipulateurs au service de leur cause et de leurs intérêts, c’est tout un chacun qui a besoin de cartes pour penser son chemin dans le labyrinthe de son existence.

« Éduque–les si tu peux, sinon supportes-les » : l’empereur Marc Aurèle avait déjà saisi l’enjeu !

Là où « l’Honnête Homme » des temps anciens pouvait encore aspirer à une connaissance  universelle pour prétendre à la sagesse, les chemins de la connaissance sont devenus si nombreux, et si encombrés, qu’ils ne mènent plus que rarement à la sérénité !  Et ceci est tout aussi vrai concernant les chemins de la connaissance de soi ! 

Malgré tout, nous souvenant du proverbe chinois qui prétend que « seule la connaissance de soi apporte le vrai bonheur » et de l’inscription au fronton du temple de Delphes « Connais-toi toi même et tu connaîtras les dieux », convenons qu’un minimum de cette connaissance devrait être enseignée aujourd’hui …

Cela passe par les sciences de la psyché. Mais, si l’effort de vulgarisation, porté par les courants et médias du développement personnel, est louable et salutaire, la multiplicité des courants rend son efficacité aléatoire et limitée. Pour nous rassurer, disons que cette multiplicité n’est pas nouvelle : les quatre voies classiques des philosophes antiques divergeaient déjà ! « 

Nous verrons cela dans le prochain extrait … d’ici quelques jours !

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