Les attentes assassines :  Pourquoi la volonté de bien faire tue le changement dans l’oeuf

Les attentes assassines : Pourquoi la volonté de bien faire tue le changement dans l’oeuf

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Des paradoxes et difficultés de l’intervention sur les individus et les systèmes :

Passons en revue quelques unes des attentes les plus communes des managers, et -pour ce qui concerne mon métier- des commanditaires d’interventions de formation,  d’accompagnement de projets ou de changement, ou de régulation au sein des organisations  : 

          « Concret et pragmatique »
          « Rapide et efficace »
           » Pas trop compliqué : de la simplicité « 
          « Une garantie de résultat : certitude et cohérence »
          « Changer les acteurs, pas le système »
           » Des solutions , des recettes , des outils  liés à la réalité vécue  »
          « Si possible « pétillant »

          « Dans l’air du temps :  pas trop éloigné des tendances du moment »
          éventuellement « De notoriété ou d’image reconnue  »  (car bien sûr, tout ce qui est médiatisé est forcément meilleur que ce qu’on dont n’a pas entendu parler , (valable également pour tout ce qui vient de Paris, qui sera évidemment meilleur que ce qui est provincial :-!)
(Fonctionne aussi avec « ce qui vient des USA par rapport à ce qui vient de France !)

          et , last but not least :  « Voilà la demande : l’offre doit y répondre directement « 

 Qu’elles soient formulées clairement ou implicitement, on ne peut que constater toute la bonne volonté d’efficacité qui transparait de cette liste d’attentes !  Et , à  première lecture  on ne peut que souscrire à  ces attentes , et les trouver légitimes. 

 Sauf que …

..Avez vous remarqué que le monde a beaucoup changé depuis la seconde moitié du vingtième siècle, et que ce changement s’accélère encore depuis l’avènement du 21ème

 Là où un référentiel simple et mono disciplinaire doté d’un solide « bon sens général » suffisait, l’absence de regard global et systémique devient un signe de limitation de la pensée, et donc un  handicap, dans un monde de plus en plus complexe et en perpétuelles imbrications systémiques de tous ordres.  

 Il me tarde de voir arriver le jour ou une telle limitation de la pensée sera vue comme une faute professionnelle !

 Malheureusement, c’est encore loin d’être le cas : l’insuffisance de goût (ou de capacité) pour la pensée complexe est une constante très partagée , d’où découlent des représentations très partielles,  donc a minima incomplètes, et donc potentiellement erronées.   Se limiter à ce que l’on croit être définitivement la « bonne façon » de faire, de penser, c’est se priver d’une capacité à s’ajuster aux évolutions … Par chance ,  l’histoire des sciences et techniques n’est que succession de découvertes plus tard invalidées par l’élargissement des connaissances, elles mêmes quelquefois issues d’erreurs de manipulation ou de sortie des sentiers battus.

 Quelques-uns sauront voir,  dans l’accumulation des attentes listées plus haut, se profiler le risque d’un idéalisme  butant sur l’inatteignable … Mais combien sauront également y voir plus qu’une attente d’excellence  difficile à satisfaire : une impossibilité de par des contradictions irréductibles  entre ces attentes et les réponses vraiment pertinentes dans certains  domaines ou situations !

 Décoder ce qui constitue ces contradictions pour quelques uns de ces items nous permettra de repérer ce qui constitue le fond du problème plus général sur lequel nous butons :

 En fait, nous sommes devant la confrontation de deux paradigmes aux prémisses opposées , et on ne peut voir que certaines attentes sont issues de prémisses qui ne sont pas de nature à résoudre une problématique qui nécessite des théories et méthodologies   appartenant à un autre paradigme.

Au-delà de deux paradigmes principaux qui se contredisent,  il existe une juxtaposition « en tension »  d’au moins cinq « mèmes » (système de représentations et de priorisation de valeurs), eux-mêmes positionnés sur  deux paliers différents : Bienvenue dans le monde la complexité)  !

 

Je limiterai cet article aux deux paradigmes : un autre sera consacré aux mèmes et aux paliers.

Deux paradigmes aux prémisses opposées :

 Chacun s’accorde à voir que nous vivons un changement d’époque : les trois éléments du moteur de la « spirale dynamique » (Les artefacts (produits et services), l’époque (modes de vie),  les individus ) s’influencent mutuellement à une vitesse d’autant plus accélérée que ces évolutions sont mondialisées.

 Les prémisses du paradigme de l’époque moderne font place à celles de l’époque post-moderne, et tout ceci se juxtapose dans nos modes de pensée,  sans que nous mesurions toujours la difficulté à les utiliser de façon appropriée.

 Pour embrasser d’un rapide regard à quel point le changement d’époque, et de prémisses est radical,  qu’on veuille se pencher sur ce tableau synthétisant en paires opposées ce passage d’un paradigme à l’autre  :

« Avant »  : époque moderne

« Après » : époque post-moderne

Approche réductionniste
(compréhension vers la plus petite entité)

Approche globalisante (holistique)
(compréhension de l’ensemble en tant que tel)

Analyse séparative (éléments  juxtaposés)

Analyse Systémique (interactions entre éléments)

Vision linéaire et progressive (étapes successives)

Vision circulaire, et évolutive (spirale)

Recherche de simplification  (souvent dualiste)

Pensée complexe (ambivalence, paradoxes, chaos  acceptés)

Regard causaliste (pourquoi ?)

Regard phénoménologique (Comment ?)

Approche objectale : la science exacte est reine : Priorité au démontrable car  observable (le « Cela »)

Les phénomènes subjectifs participent de la réalité  : Place des sciences humaines (du « Je » et du « Nous »)

L’irrationnel , l’émotionnel sont « hors jeu ».

(On compte sur la morale pour les réguler)

L’irrationnel, l’émotionnel sont à prendre en compte 

(Conscience et sens  sont nécessaires pour réguler)

Pilotage des structures

Pilotage des processus

Le résultat final comme objectif

Les modalités comme objectif

Volonté de maîtrise et de certitude du résultat

Lâcher  prise, acceptation de l’incertitude du résultat

Solution passe par une meilleure technique et / ou organisation, ou norme   (=> immobilismes)

Solution passe par de meilleures interactions entre éléments du système et par l’ajustement créateur

Hiérarchisation

Transversalité

       Décision et exécution

       Obéissance et compromis

       Pro-activité et initiative

       Co-responsabilité et Consensus

Communiquer, c’est transmettre

Communiquer, c’est dialoguer,

«Travaille »

Vis  ,   « Carpe Diem »

« Applique ce qui t’es demandé, ce que tu as appris »

« Crée tes propres réponses et outils »

 Sans qu’il soit besoin de commenter chaque paire d’opposés,  chacun voit combien ces deux paradigmes se confrontent au sein du monde et au sein même de notre propre pensée : Pour autant,  sommes nous condamnés à prendre parti pour un paradigme plutôt qu’un autre ?

 Pouvons nous considérer que ceux qui ne s’adaptent pas à l’évolution sont déjà des dinosaures , dont ils partageront le sort ? Où pouvons nous encore croire que  les tenants du paradigme en émergence sont ces doux rêveurs décalés qu’on se plaisait à moquer voici encore 20 ans ?

 Dans leur différence, et grâce à cette différence,  toutes ces modalités sont évidemment complémentaires  : mais elles sont également opposées !   Et, tout  comme la complémentarité homme – femme, leur juxtaposition ne va pas sans friction et  sans tension alors qu’elles pourraient « faire bon ménage » !

 C’est pourtant loin d’être le cas : Ce qui « fait crise », en nous-mêmes, entre individus ou entre organisations, c’est leur confrontation « au jugé », sans trop savoir sur quel pied danser en tel ou tel domaine ou circonstance ! (Pour ne rien arranger, certaines des dynamiques de l’Ego, exacerbées, viennent allègrement mettre de l’huile sur les feux de nos oppositions, ou des grains de sable dans les rouages de nos intelligences (individuelles ou collectives).

 Il conviendrait de mieux appréhender quels domaines et quels types de sujets supposent un regard post-moderne, et lesquels seront mieux servis par un regard « moderne » … Et s’il est des domaines ou les deux regards seront utiles, encore faudrait-il pouvoir en prioriser ou en mixer l’usage de façon judicieuse…

 Je me plais à imaginer que la pédagogie , dans quelques siècles, permettra aux futurs humains, dès la maternelle, de jongler efficacement avec toutes ces modalités de penser, agir , communiquer … Mais , pour l’heure, on le voit, la lourdeur de la tâche est énorme :  Nos agendas et nos cerveaux peuvent-ils surmonter cet obstacle ?

 Il faut maintenant revenir à la liste des attentes formulée en début d’article, car ce sont elles que je souhaite confronter à mon apport quant aux paradigmes en tension…

 Précisons avant tout qu’aucune de ces attentes ne peut en elle-même être rangée d’un côté ou de l’autre des prémisses : mais selon que l’on aura en arrière-plan telle ou telle prémisse , la représentation de ce qui est attendu sera différent, et surtout on sera soit face à la possibilité d’y répondre, soit , et c’est là le but de mon propos, devant une impossibilité de la satisfaire.

 Sans doute cela est affaire de mots et de définitions, et il pourra sembler superflu de s’y attarder :  Pourtant, n’oublions pas « qu’à force de ne plus savoir penser aux dessous des  mots, on finit par ne plus savoir penser du tout  » 

 Mais la longueur de cette réflexion dépassant le format d’un article de blog , vous la trouverez dans un post à venir !

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