JE HURLE !

JE HURLE !

(Texte écrit en 1998 :  visionnaire ? En ces années 2014- 2015 où la crise se montre sous son vrai jour, la prédiction se fait analyse … et l’invitation finale devient nécessité incontournable… )

B. Poirot-Delpech écrivait il y a quelques années qu’il ne nous restait plus “qu’une morale provisoire, que des éthiques parcellaires adaptées au concret de nos situations”…  Appelant Descartes en renfort, pour rétablir la pensée en son piédestal, –ce qui ne serait certes pas un luxe en ces temps ou l’émotionnel et le sensationnalisme ont pris le pouvoir sur la sphère médiatique- je crains pourtant qu’il n’en fasse le fossoyeur involontaire de la liberté suprême, celle  de la conscience, la seule qui, en “humanisant l’homme”, se passe de morale, nous rappelant notre universalité en nous apprenant notre unicité…

Quoi! Ils n’auraient donc traversé les siècles que pour permettre aux décrotteurs d’inconscient de diagnostiquer chez de fieffés illuminés une fuite des réalités, enracinée dans un fatidique refus du hochet que Madame leur mère leur opposa jadis, les Socrate, Platon, Siddharta Gautama (alias Bouddha), Lao Tseu, Moïse, Jésus de Nazareth, Paul de Tarse, Irénée (de Lyon!), Augustin, Muhammad …

Combien de temps encore faudra t’il que Narcisse persiste à se noyer en admirant son reflet dans l’eau, pour qu’au lieu d’apprendre à y nager, nous regardions dans une autre direction? Et nous faudra t’il attendre que les ombres au fond de la caverne nous effrayent tant que nous nous retournions enfin?

Je hurle!

Quoi! Ils auraient consacré vainement leur vie à tenter de nous rappeler que l’essentiel était peut-être ailleurs que là où nous le cherchions (dans le seul endroit auquel nous ne pensions pas à le chercher!), les Eckhart, Bergson, Alain, Aurobindo, Krishnamurti, Tagore, Deshimaru, Gibran, Teilhard de Chardin, Jung, Graf Dürckeim, Tresmontant…   Et j ‘en passe

La morale du Bien est vichyssoise: Elle a tout à la fois les hurlements des pharisiens, les mains d’un Ponce Pilate, l’odeur des bûchers inquisitoriaux et le sang des pogroms… Dans l’histoire, les poussées de fièvre éthique furent souvent les premiers symptômes du cancer moraliste. Faudrait-il donc se résoudre à voir de nouveau l’hydre rampant sous nos pieds relever fièrement ses multiples visages, du plus faussement angélique au plus hideux ?

Religion, politique, culture: les supports du langage des valeurs se sont écroulés au fil de la fin du 20ème siècle :  il n’y a quasiment plus de réflexes hérités de l’éducation… Faut-il s’ en lamenter? Peut-être pas !

Mais si les idéologies sont mortes, les idéaux les ont suivies: Sociétés et individus n’ont plus guère de moteur pour avancer, et sacrifiant à la religion de l’argent, tous en viennent à confondre moteur et carburant.

Nous vivons, de par le monde  et autour de nous, une situation pour le moins explosive : Devant la réapparition progressive sur le devant de la scène de divers fondamentalismes  ou « normatismes » de tous ordres (religieux, politiques, moraux, physiques, professionnels, sociaux, administratifs …) que chacun garde à la conscience que les inévitables abus, quel que soit leur sens, finissent par sonner le retour triomphateur d’une morale qui connut de tous temps des heures brunes et noires.

(Ceci s’adresse aussi aux défenseurs d’une liberté quelconque, parfois porteurs par leur excès d’une « anti-norme » qui n’est en fait qu’une « norme inversée »  : la leur !)

Il ne s’agit pas de renier les différences et de prêcher un œcuménisme qui ne serait qu’un syncrétisme de mauvais aloi :  En effet, pourquoi les clochers romains, les minarets et les bulbes orthodoxes au dessus desquels fusèrent  les obus serbes ou bosniaques seraient—ils promesse d‘oecuménisme bafouée plutôt que constructions humaines préfigurant les divisions actuelles et éternelles ? De même les églises, synagogues, temples et mosquées de Jérusalem furent de tous temps au centre de divergences que l’on ravive sans cesse par l’odeur de la poudre et du sang.

Pourtant, Socrate, Lao Tseu, Abraham, Moïse, Jésus de Nazareth, Bouddha ou Muhammad ont—ils jamais donné de leçons d’architecture ?

Faut-il alors, comme B Poirot-Delpech le faisait, blâmer un hypothétique créateur, au mieux négligent, au pire cruel, (au pire inexistant, suis—je tenté d’écrire au vu des conséquences de l’annonce faite au cours du 20ème siècle de sa disparition!), ou relever enfin la tête et voir en face, pour mieux les prendre en mains, nos responsabilités d’individu, de citoyen, d’humain.

Face à l’inexorable, certains – les animateurs de toutes nos télévisions ne sont pas les derniers –  choisissent de figer en valeur suprême la folle enfance et semblent se donner le devoir de ne pas grandir…: Que voilà un programme alléchant… A tel point que des millions d’entre nous y souscrivent massivement, nous offrant ainsi les plus belles générations d’autruches qu’une société dite développée aura jamais produites!

Résultat : un individualisme adulescent exacerbé, une montée des corporatismes de tous poils…

Je hurle!

Parce que tous les supports ont disparu, il nous reste le choix de la chute ou celui de la reconstruction… En cela “nous vivons une époque formidable”, car l’homme, l’individu, tient seul son destin en main. Mais quelle reconstruction peut-elle encore nous mobiliser quand tous les systèmes, politiques, sociaux, religieux, économiques, médiatiques, font la démonstration éclatante de leur caractère éphémère? Quelle “valeur” est-elle de tous temps et de tous lieux, unique et universelle?

C’est l’homme qu’il faut reconstruire, en lui-même et par lui-même, libre, autonome, et responsable: Peut—être l’humanité, ayant retrouvé le sens d’une éthique, et pourquoi pas ses esprits, voire même l’Esprit,  pourra t’elle alors se passer du combat des morales du bien contre celle du mal  –  de mon « Dieu » (quelque soit le nom qu’on lui donne) contre le « Satan » d’en face– , la responsabilité consciente et autonome venant équilibrer les libertés mutuelles souvent contradictoires.

Je ne parle pas là de santé physique, ni même de santé mentale  –puisque, paraît-il, « nous ne sommes pas fous »–  mais de santé de la conscience, et par là de la réelle capacité de  reconstruction  par chacun d’un sens équilibré à sa vie et d’une vie équilibriste.

Un homme conscient et responsable : Voici une utopie, un idéal pour le 21ème siècle!

Mais voilà, cette reconstruction passe par la connaissance de ce qu’est réellement l’homme… Philosophie existentialiste ou personnaliste, Psychologie humaniste, anthropologie ternaire, physique quantique, biologie, neurophysiologie… Des hommes de notre temps, scientifiques rigoureux, rejoignent pas à pas les prophètes, les philosophes anciens, les ésotéristes et les mystiques… Et si l’espoir et le courage étaient encore possibles?

Possibles, que dis-je, nécessaires, voire obligatoires. Car il en faut du courage pour, non pas rester cet « enfant-autruche » que nos sociétés façonnent, mais devenir cet « enfant—homme », dont il est écrit dans un de ces textes qui ont traversé les siècles que “le royaume des cieux est à ceux qui sont comme lui”!

Ne laissons pas l’espoir et le courage entrer au nombre des valeurs tombées au champ de bataille, mais reprenons ces étendards de ceux qui à travers les siècles ont toujours refusé de courber la tête et pour cela furent les premiers à tomber… Non pas l’espoir naïf et béat de ceux qui se nourrissent de grands mots, ni le courage des imbéciles; mais l’espoir humble et confiant de ceux qui ont su chercher une lumière pour y voir un peu plus clair, et le courage de poser de simples actes au quotidien.

Je le hurle:  La démocratie est malade de cancers multiples, et la tumeur s’installe …

Beaucoup –sans s’en rendre compte-  sont en train de plonger dans la  spirale de violence qui leur est proposée :  portée par  le concert des plaintes,  lui même gonflé par le vent médiatique, cette violence ne peut aller qu’en s’amplifiant : je crains fort de participer ici à ce concert, mais il faut le dire, la tempête approche…

Ni la philosophie, ni le droit ne sont plus des garde-fous suffisants …  Et si la psychologie a paru un temps gagner du terrain, les temps de crise,  quelques combattants d’arrière garde, et la massification de ses apports l’ont ramenée au rang des approches-conseil pour une intégration à la norme en vigueur.  Il est heureux de ne pas faire des sciences de la psyché des instruments au service involontaire de l’individualisme irresponsable, mais ce n’est pas une meilleure idée de les réduire au rang de « coaching de la modélisation ».

Entre l’accompagnement de la plainte (stress, angoisses, frustrations et tous autres traumas ou mécanismes de défense…) et celui vers une réussite « normosée », il existe une troisième voie,  celle de la conscience :  Regardons le monde dans sa complexité et ses paradoxes. Apprivoisons ce qui peut l’être avant de jeter bas tout ce qui nous fait peur  et choisissons nos combats sans nous tromper de guerre ni d’ennemi.

Il est urgent de réguler cette angoisse qui assaille ceux qui,  à force de se sentir victimes impuissantes, croient ne plus  avoir que la toute puissance de l’acte violent pour s’en sortir

Pourtant, personne n’est ni tout puissant, ni totalement  impuissant :  « Il n’y a pas d’issue, une issue ça s’invente » écrivait Sartre :  Agir pour exister, voila  l’issue … Mais exister en être humain au sein d’une collectivité, et non au sein d’un groupe corporatiste, qu’il soit une fonction, un métier, une religion, une nationalité, ou une race …

Et agir juste … Pas de ces actions d’éclat qui ne font qu’alimenter la spirale de l’absurde … Pas de ces feux de paille médiatisés qui ne construisent rien de durable,  mais des actes simples, pertinents, efficaces,  à la juste hauteur de ce que notre quotidien nous permet…  des briques posés une à une, par chacun à la mesure de ses possibilités, sur l’édifice collectif que nous avons à restaurer.

Dialoguer, inventer ensemble, être réaliste, trouver des équilibres justes et tenant compte de l’ensemble du système…  Oublier le chant des sirènes du « avoir toujours plus » et penser « faire mieux tous ensemble, au juste bénéfice de chacun »…

Pour ce faire :  reconstruire l’Homme et redonner un sens  :  « Eduque-les, sinon supporte les ! » le message de Tite Live à Marc Aurèle est toujours d’actualité !

Dans le combat contre la violence aveugle, la conscience et la  responsabilité sont des armes que nous devons avoir le courage de fabriquer en masse…

Debout 1’homme!

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